Patrick McGuinness : « La Roumanie m’a hanté pendant une vingtaine d’années »

ADOR a eu le grand plaisir d’échanger avec l’écrivain et poète britannique Patrick McGuinness. Professeur de littérature française comparée à l’Université d’Oxford, il a vécu 18 mois en Roumanie dans sa jeunesse lorsque son père travaillait au British Council à Bucarest.

Plus de vingt ans après ce séjour des plus marquants, il s’est lancé dans l’écriture d’un roman, « Les cent derniers jours » (traduit en français en 2013) qui retrace magistralement les derniers mois de la dictature roumaine avant la chute des Ceausescu.

masini epoca ceausescu

ADOR : Sachant que vous n’êtes jamais revenu en Roumanie depuis votre départ avec votre famille en 1988, pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce roman après tant d’années ?
PM : J’étais hanté par Bucarest et plus généralement par la Roumanie. Pendant une vingtaine d’années, un rêve récurrent sur le Bucarest que je connaissais m’a poursuivi : j’essayais d’y retrouver mon chemin en vain car les bâtiments qui m’étaient familiers avaient été détruits. Les édifices, les odeurs, les bruits me hantaient. Je ne peux pas dire que j’étais heureux là-bas, c’est trop réducteur, mais j’étais épanoui et cette expérience m’a rendu plus adulte, parfois trop mature : imaginez arriver à Cambridge, au beau milieu de jeunes étudiants, enjoués et aisés, après 16 mois ininterrompus passés dans la Roumanie de Ceausescu ?

ADOR : Qu’est ce que vous avez ressenti au moment de la révolution en ‘89 ?
PM : Quand la révolution est arrivée, je l’ai suivie à la télévision et je me suis senti trompé : j’y avais passé toutes ces années et mois, tout ça pour manquer le dénouement. Si j’avais été sur place au moment de la révolution, je n’aurais probablement pas écrit ce livre. Les livres proviennent des échecs de la réalité, les échecs de soi, de ne pas être au bon endroit au bon moment. C’est le cas de mes livres en tout cas. J’ai donc conservé les lieux dans ma tête pendant des années. Je savais que si j’écrivais un roman un jour, la première histoire serait celle-ci.

revolutia 89
La révolution roumaine de ’89

ADOR : Finalement, vous avez décidé de retourner en Roumanie ?
PM : Je n’y suis jamais retourné car je ne voulais pas perdre la place spéciale qu’occupait «mon» Bucarest dans mon esprit. A la place, je me suis documenté et ai consulté d’anciennes photos, mais c’est surtout la ville de mes souvenirs que je voulais préserver. Et j’avais raison: lorsque j’y suis revenu pour la première fois en 2014, c’était si différent que certains souvenirs, bâtiments, architecture, étaient en réalité erronés. Mais ce décalage avait été nécessaire pour l’histoire de ce livre, son atmosphère, et surtout pour la continuité de mon immersion dans l’écriture. Une chance d’avoir gardé mes distances finalement…

ADOR : Votre roman est-il proche de votre propre expérience à Bucarest ? Si oui, comment avez-vous pu conserver autant de détails jusqu’à l’écriture de votre livre  (20 ans après) ?
PM : 
Oui et non. L’ennui et la misère, la grisaille et la tristesse sont tous autobiographiques. J’ai fait appel à mon imagination pour raconter les histoires de sexe glamour et des politiques tordues. Mais la plupart des situations décrites dans le livre sont authentiques.

J’ai séjourné en Roumanie de 1985 à Octobre 1987, avec une période ininterrompue d’environ 16 mois entre juin 86 et octobre 87, lorsque je suis parti pour suivre mes études universitaires en Angleterre. A l’époque, j’avais mon propre appartement, ou plutôt je cohabitais dans l’appartement d’une autre personne, et je travaillais comme professeur d’anglais en freelance pour la communauté internationale et diplomatique. Mais j’avais la chance de connaître aussi plusieurs étudiants roumains et de passer du temps avec eux; donc oui, certaines de mes descriptions dans le livres sont inspirées de la réalité.

ADOR : Quelle était votre image sur les roumains de l’époque ?
PM : 
Inutile de préciser que le peuple roumain et leur culture me fascinaient, j’adorais leur nourriture et leur vin également. J’étais aussi frustré par l’immobilisme ambiant de la situation, par le fait que les roumains ne montraient jamais leur volonté de se battre et de lutter, contrairement aux tchécoslovaques et polonais. A l’époque, c’était une question que beaucoup d’étrangers se posaient.

ADOR : Avez-vous l’intention d’écrire un autre livre sur la Roumanie ?
PM :
Je ne pense pas. J’anime actuellement une émission à la radio sur Brâncusi, et la tentation est toujours grande de penser à la suite des «Cent Derniers Jours», mais je ne crois pas que j’irai jusqu’au bout.

@ David Gouëdreau, ADOR

co ro mg

Le livre «Les Cent Derniers Jours» a été traduit en plusieurs langues, et est disponible notamment en roumain chez l’édition Polirom. La version en français est également disponible à la Médiathèque José Cabanis à Toulouse (proche Gare Matabiau).  

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